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Année 2016 : Mois 9 - 10

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Année 2016 : Mois 7 - 8

Francis Delpérée: Juste un petit mot [Editorial]Xavier Follebouckt: Les leçons du passé : la Russie et le conflit ukrainien [politique internationale]Tanguy de Wilde d'Estmael: L’intervention internationale en Syrie :les raisons d’une réticence [politique internationale]Bernard Coulie: Le génocide de 1915 à la lumière de l’histoire des Arméniens : passé et avenir [politique internationale]Simon Delplanque: La Belgique, acteur insignifiant du système international ? [politique internationale] Collectif: Valmy Féaux, Francis Delpérée : Dialogue citoyen [Entretien]Daniel Charneux: À la Recherche du Temps perdu : un haïku dilaté ? [Littérature]Marcel Detiège: Jacques De Decker [rencontre]France Bastia: Jean-Sébastien Poncelet et La tendresse des séquoias [nos lettres] 


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Francis Delpérée : Les Misérables, un roman politique
Francis Delpérée
Les Misérables, un roman politique



Il faut lire ou relire les quinze-cents pages des Misérables. Et pourquoi ne pas chausser, pour ce faire, des lunettes institutionnelles ? Chez Victor Hugo, la préoccupation politique se mêle toujours au discours social. Le propos sur l'état n'est jamais loin du récit romanesque.

Les trois pouvoirs, mais aussi la constitution et l'Europe, trouvent leur compte dans ce monument de la littérature engagée.

1. - Nulle tendresse pour le gouvernement dans Les Misérables.

Il lui est reprochéde fonctionner comme sous l'Ancien Régime et de s'arroger des prérogatives souveraines. Il est accuséde commander àune armée de fonctionnaires - ces ombres de l'ombre (sans charisme) qui mènent une politique de l'ombre. Pas étonnant dès lors que ce gouvernement se reconnaisse le droit de vie et de mort sur les êtres humains - le discours abolitionniste trouve avec Hugo une illustre recrue.

Il va sans dire que les gouvernements du Second Empire sont des cibles de choix. Comme gouvernement et administration, (le Premier Empire) fut assurément une époque intolérable de tyrannie ;mais souvenons-nous que notre libertéfut largement payée en gloire. On nous prenait toutes nos libertés. Mais àtoutes nos plaintes, on pouvait dire des réponses magnifiques ;on pouvait nous répondre : Marengo ! Iéna ! Austerlitz !

Rien de pareil avec Napoléon le Petit - pour ne pas écrire : le minuscule -, ses ministres et ses fonctionnaires. Si le gouvernement, mieux conseillé, ne s'arrête sur cette pente pendant qu'il est temps encore, avant peu nous aurons le despotisme de 1807 moins la gloire. Nous aurons l'Empire sans l'empereur.

2. - Et le Parlement ? Le poète d'Hernani est pair de France (de 1845 à1848), puis représentant du peuple (de 1848 à1851). L'exiléde Bruxelles, Vianden, Jersey ou Guernesey deviendra députéen 1871. In fine, il occupera un siège de sénateur de 1876 à1885.

Les travaux des assemblées parlementaires ne sauraient le laisser indifférent. Les discours qu'il y prononce sont des pièces d'anthologie. Il s'agit de véritables manifestes - sur la peine de mort, le suffrage universel, l'assistance publique, la misère, la déportation.

Les préoccupations concrètes ne sont jamais loin. Il faudrait multiplier les écoles, les chaires, les bibliothèques, les musées, les théâtres, les librairies.

Il n'est pas établi que ces ouvrages épiques parlent àl'oreille des représentants de la Nation d'aujourd'hui. Ils gardent, pourtant, leur pertinence. Ils tranchent sur tant de propos creux ou de considérations < au ras des pâquerettes >, pour écrire les choses avec élégance. Ils transcendent volontiers les situations de temps et de lieu pour s'inscrire dans une préoccupation universelle.

Mieux encore : les romans de Victor Hugo et les discours parlementaires s'entremêlent. Les Misérables n'échappent pas àla loi du genre. àquelques années de distance, ils font écho àl'intervention du 9 juillet 1849. Le députés'exprime àla tribune de l'Assemblée nationale : Détruire la misère ! oui, cela est possible. Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ;car, en pareille matière, tant que le possible n'est pas fait, le devoir n'est pas rempli.. Vous voulez les misérables secourus, je veux la misère vaincue.

3. - Que dire des autorités de justice ? Elles sont, sinon au cour, du moins aux lisières du récit romanesque. Les interventions du juge répressif, auxquelles il convient de joindre celles de la police, contribuent àassurer le rebondissement de l'action. Depuis la condamnation - pour le vol d'un pain - au bagne de Toulon jusqu'àla comparution au tribunal d'Arras - pour le vol de quelques pommes, en passant par la traque interminable que mène l'inspecteur Javert, ce chien fils d'une louve.

Sur ce terrain, la thèse de l'auteur est simple. Féconde aussi. Pas assez de justice et beaucoup trop de police.

Ce n'est pas àdire que le juge est absous de toute faute. D'où cette formule féroce : Grattez le juge, vous trouverez le bourreau. Le code peut être inhumain, surtout s'il est interprétéen dépit du bon sens. Le délinquant, de son côté, porte toujours en lui une part d'humanité.

Ce n'est pas Marius, le jeune avocat, qui soutiendra le contraire.

4. - Plus généralement, Hugo croit en la Constitution. Il dénonce avec virulence les chartes octroyées par les Bourbons. Une charte est un masque, le mensonge est dessous. Un peuple qui accepte une charte abdique. Non, pas de charte !

Il croit, par contre, àla vertu des constitutions démocratiques. Elles ont pour vocation d'établir la république1, d'organiser les pouvoirs, de consacrer les droits des citoyens - dans le sillage de la déclaration de 1789.

1851. Hugo sort dans les rues de Paris. La foule l'acclame : < Vive Victor Hugo ! > Lui rétorque : < Criez : vive la constitution ! > Tant il est vrai que les hommes - il faudrait écrire : les grands hommes - doivent s'effacer devant l'ouvre, y compris politique, qu'ils contribuent à édifier. Ils sont mortels. Si elles sont bien conues, leurs réalisations, elles, peuvent s'inscrire dans la légende des siècles.

Encore faut-il que les principes ne s'étiolent ni ne pâlissent dans la cave constitutionnelle. Le roman devient ici manifeste politique. Il attaque de front les exploiteurs de la misère humaine. Il veut agir sur un terrain oùse mêlent et se confondent les infortunés et les infâmes, bref les misérables.

5. - Hugo croit aussi en l'Europe. Il ne cache pas son ambition pour ce continent. L'action politique se résume en une maxime : Le réel gouvernépar le vrai. Et le visionnaire d'ajouter : La civilisation tiendra ses assises au sommet de l'Europe et, plus tard, au centre des continents, dans un grand parlement de l'intelligence.

Quel parlementaire européen ne souscrirait àcette déclaration ? En dépit de sa grandiloquence, le discours ramène àl'essentiel. L'Europe des cultures et des arts autant sinon plus que celle des marchands et des capitaines d'industrie !

Un jour viendra oùil n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra oùles boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand Sénat souverain qui sera àl'Europe ce que le Parlement est àl'Angleterre, ce que la Diète est àl'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est àla France !

L'éloquence va de pair avec l'établissement d'un projet institutionnel précis. Aux yeux d'Hugo, il faut ni plus ni moins créer les états-Unis d'Europe. Comme en Amérique, il faut leur donner une forme fédérale. E pluribus unum. Tant il est vrai, comme l'écrit le préfacier des Burgraves que la civilisation nous fait àtous les mêmes entrailles, le même esprit, le même but, le même avenir.

Et pourquoi pas l'euro, tant qu'àfaire ? Une monnaie continentale, àdouble base métallique et fiduciaire, ayant pour point d'appui le capital Europe tout entier et pour moteur l'activitélibre de deux-cents millions d'hommes, cette monnaie, une, remplacerait et résorberait toutes les absurdes variétés monétaires d'aujourd'hui, effigies de princes, figures des misères, variétés qui sont autant de causes d'appauvrissement.






6. - La modernitéd'Hugo saute aux yeux. Quelques références empruntées au fil des pages des Misérables et d'ouvres connexes en témoignent àsuffisance. Elles mériteraient des analyses approfondies2. Elles attestent, en tout cas, de la préoccupation de l'auteur de ne pas réduire l'état àdes fonctions misérables et, au contraire, de lui donner l'autoritéet les moyens de lutter contre les injustices sociales.

Gavroche n'est pas mort pour rien.



























1. Victor Hugo note, cependant, que la démocratie n'exclut pas plus la monarchie que la république (IV, I, 5).





2. On lira avec intérêt l'ouvrage que Frank Laurent (Victor Hugo : Espace et politique - Jusqu'àl'exil, 1823-1852) a publiéen 2008 aux Presses universitaires de Rennes. Compte tenu du cadre chronologique que l'auteur s'est fixé, il ne tient malheureusement pas compte de l'ouvre maitresse de 1862.












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